Ce que vaut vraiment une agence d'intérim (et pourquoi votre chiffre d'affaires ne vous le dira jamais)

37,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires sectoriel. Environ 2 000 entreprises de travail temporaire, près de 12 000 agences. Et pas une seule grille de multiples fiable et publique pour valoriser une agence. Résultat : la plupart des dirigeants raisonnent avec le seul chiffre qu'ils connaissent par cœur — leur chiffre d'affaires. C'est précisément le pire indicateur pour estimer ce que vaut leur entreprise. Deux agences affichant 20 millions d'euros de CA peuvent valoir du simple au triple. La différence ne se lit nulle part sur la plaquette commerciale.

6 min de lecture
June 4, 2026

Table des matières

Maxime Berne

Le chiffre d'affaires d'une agence d'intérim est une illusion d'optique

Commençons par déconstruire le réflexe le plus répandu du secteur.

Quand un dirigeant d'agence annonce « je fais 20 millions », il annonce surtout qu'il a fait transiter par ses comptes une masse de salaires, de charges sociales, d'indemnités de fin de mission et de congés payés qui ne lui appartiennent pas. Le modèle de l'intérim, c'est l'application d'un coefficient multiplicateur — typiquement entre 1,7 et 2,3 — sur le salaire brut horaire de l'intérimaire. L'essentiel du chiffre d'affaires n'est donc que la refacturation d'un coût salarial. Ce n'est pas de la valeur ajoutée. C'est du flux.

La vraie « recette » d'une agence, c'est ce qui reste après avoir payé l'intérimaire et ses charges : la marge brute. Dans l'intérim, elle se situe généralement entre 15 et 25 % du chiffre d'affaires selon le positionnement, le coefficient appliqué et la pression concurrentielle. Et ce qui reste après les coûts de structure — agences, commerciaux, back-office — c'est la marge nette, qui tourne le plus souvent autour de 4 à 8 % du chiffre d'affaires.

Reprenons l'agence à 20 millions. Avec une marge brute de 18 % et une marge nette de 5 %, elle dégage environ 3,6 millions de marge brute et de l'ordre d'un million d'euros de résultat. Voilà la réalité économique que verra un acquéreur — pas les 20 millions affichés. Continuer à se présenter par son chiffre d'affaires, c'est se valoriser sur un nombre qui n'a presque aucun rapport avec le prix.

Sur quoi un acquéreur fixe réellement le prix

Un acheteur de bon sens valorise une agence d'intérim de deux manières, parfois combinées.

La première, la plus standard, est un multiple de l'EBITDA — c'est-à-dire de la rentabilité opérationnelle normalisée. C'est la grammaire du private equity et des consolidateurs. La seconde, plus spécifique au secteur, est un multiple de la marge brute, parce que la marge brute capte mieux que le chiffre d'affaires la « taille utile » de l'agence et son potentiel une fois la structure de coûts optimisée par l'acquéreur.

Dans les deux cas, il faut le dire sans détour : l'intérim est un secteur à faibles multiples. Les barèmes de transactions situent les services à faible valeur ajoutée et à forte intensité de main-d'œuvre dans le bas du spectre — souvent sous les 4 fois l'EBITDA pour les profils les plus banalisés, et rarement au-delà d'une poignée de fois pour une agence généraliste. À titre de comparaison, les services de santé, l'IT ou l'édition logicielle évoluent fréquemment entre 7 et 8 fois l'EBITDA. L'écart n'est pas une injustice : il reflète des risques bien réels.

Pourquoi l'intérim paie-t-il ce « malus » ? Pour cinq raisons que tout acquéreur a en tête.

La cyclicité, d'abord. L'intérim est le baromètre avancé de l'économie : quand l'activité ralentit, les heures travaillées chutent en premier — on l'a vu avec des reculs supérieurs à 7 % en 2024. Un acheteur escompte cette volatilité dans le multiple.

La faiblesse des marges, ensuite. Un modèle à 5 % de marge nette laisse peu de coussin : un point de marge perdu, c'est 20 % du résultat envolé.

Le besoin en fonds de roulement, que je détaillerai dans le deuxième article de cette série — et qui est probablement le facteur le plus sous-estimé par les cédants.

La concentration, enfin, sous toutes ses formes : dépendance à quelques grands comptes, à un seul bassin d'emploi, à deux ou trois commerciaux qui détiennent les relations clients. Chacune de ces concentrations est un facteur de décote.

La grille qui fait varier le prix du simple au triple

C'est ici que se joue la vraie différence de valeur entre deux agences de même taille. Le multiple de base, sectoriel, est ensuite modulé — à la hausse ou à la baisse — selon les caractéristiques propres de l'entreprise. Voici les leviers qui comptent vraiment.

Ce qui fait grimper le multiple :

La spécialisation. Une agence positionnée sur une niche pénurique — santé, BTP qualifié, IT, métiers techniques — défend des coefficients plus élevés et une marge plus résiliente qu'une agence généraliste qui se bat sur les prix. La niche est le premier facteur de prime.

La qualité de la marge brute et sa défendabilité. Un coefficient soutenable, non dépendant d'un dumping commercial, vaut beaucoup plus qu'une marge gonflée artificiellement pour habiller un exercice.

Le portefeuille de CDI intérimaires. Il transforme une partie de l'activité en quelque chose de plus récurrent et de moins cyclique — un actif que les acquéreurs valorisent, à condition d'en mesurer le coût en trésorerie.

Le maillage multi-sites et la diversification sectorielle, qui réduisent l'exposition à un bassin ou à un client unique.

Une technologie propriétaire ou une plateforme digitale crédible, qui peut justifier une prime — à condition qu'elle apporte une vraie efficacité, et non un simple vernis marketing.

Ce qui fait plonger le multiple :

La mono-dépendance — un client qui pèse 30 % du chiffre d'affaires, un bassin unique, un secteur unique. Le départ d'un seul donneur d'ordres peut effacer le résultat.

La dépendance au dirigeant ou à une poignée de commerciaux qui partiront avec les relations clients. C'est le key-person risk, et dans l'intérim il est central.

L'exposition réglementaire — singulièrement sur les segments touchés par les plafonnements et les restrictions d'accès, comme le médical et le social.

Un besoin en fonds de roulement dégradé et une trésorerie exsangue, souvent la rançon d'une croissance mal financée.

La banalisation pure : du volume généraliste dans une zone saturée, sans aucun facteur de différenciation.

L'astuce du multiple de marge brute

Un mot pour les dirigeants dont la structure de coûts est particulièrement maîtrisée. Certains acquéreurs, surtout les consolidateurs qui savent qu'ils vont absorber votre back-office dans leur plateforme centrale, raisonnent en multiple de marge brute plutôt qu'en multiple d'EBITDA. La logique : votre EBITDA actuel sous-estime votre valeur pour eux, parce qu'ils vont supprimer une partie de vos coûts fixes après l'acquisition.

Cela peut jouer en votre faveur — si vous savez le défendre. Une agence à la marge brute solide mais à l'EBITDA modeste, parce qu'elle porte une structure qui disparaîtra chez l'acheteur, a tout intérêt à orienter la discussion vers la marge brute et les synergies, plutôt que de se laisser enfermer dans un multiple d'EBITDA appliqué à une rentabilité bridée. C'est un point de négociation, pas une faveur que l'acquéreur vous accordera spontanément.

L'essentiel

Votre chiffre d'affaires est un titre. Votre marge brute et la résilience de votre EBITDA sont le prix.

La valeur d'une agence d'intérim ne se lit pas dans le volume facturé, mais dans la qualité de ce qui reste après avoir payé les intérimaires, dans la défendabilité de cette marge, et dans tout ce qui réduit — ou aggrave — les risques que l'acquéreur perçoit. Deux agences à 20 millions de chiffre d'affaires ne valent pas la même chose dès lors que l'une est spécialisée, multi-sites, faiblement concentrée et nette de trésorerie, quand l'autre est généraliste, mono-bassin, dépendante de son fondateur et étranglée par son besoin en fonds de roulement.

La première chose à faire, avant même de penser à céder, n'est donc pas de pousser le chiffre d'affaires. C'est de comprendre, froidement, où votre agence se situe sur cette grille — et d'agir sur les leviers qui déplacent le multiple, pendant qu'il en est encore temps.

Dans le prochain article de cette série : pourquoi le prix que vous négociez n'est pas l'argent que vous touchez — et comment le besoin en fonds de roulement décide, en silence, de la part qui vous revient vraiment.

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